Dossiers / Le festin nu[Coup de coeur]
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William Burroughs, grande figure de la Beat Géneration écrivit The Naked Lunch à Tanger, où il s'était réfugié au début des années 50 après avoir accidentellement tué sa femme. Ce fut une descente aux enfers homérique et légendaire. Drogué jusqu'aux yeux, paranoïaque, rongé par la culpabilité, submergé par son désir pour les jeunes éphèbes marocains, Burroughs  couchait ses délires sur sa machine à écrire, dans le désordre le plus total. Il fallut attendre la fin de la décennie pour que ses camarades de la Beat, Ginsberg et Kerouac notamment, viennent à son secours. Ensemble ils recomposèrent les écrits de leur ami et reconstituèrent ce qui allait être The Naked Lunch.

Le parti pris de Cronenberg, pour l'adaptation, est d'avoir fusionné la biographie de Burroughs (l'accident mortel de sa femme, sa fuite, la drogue, l'homosexualité) avec le roman (complot, délire science-fiction). Dans un Tanger complètement reconstitué en studio, comme tout droit sorti d'un rêve, Peter Weller (Robocop) hante la médina, tel un spectre qui vient de faire une overdose. Petit à petit, Il ne fera plus la distinction entre la fiction qui se déroule dans sa tête et la réalité. Ses hallucinations deviennent de plus en plus terribles et monstrueuses. Sa machine à écrire se transforme en insecte auquel il fait l'amour. Il croit être un agent secret au cœur d'une tourmente internationale.

Comme dans Videodrome ou comme dans le fabuleux The Brood, le déréglement mental va prendre corps, littéralement. Ce qui déraille dans le cerveau, le biologique le prend en charge. Hallucinés ou pas, les corps mutés naissent du pathologique et prennent une forme troublante et dérangeante. Très souvent chez Cronenberg les personnages confondent le monde matériel qui les entourent et leur propre biologie.

Pour aller plus loin, Cronenberg n'aura cessé, ces années-là, de "traduire" le monde moderne en corps biologiques mutants. C'est la grande alchimie du cinéaste que de basculer  ses problématiques dans la création d'un corps nouveau ("I'm the new flesh" répète inlassablement Debby Harry dans Videodrome) : L'abdomen-magnétoscope dans Videodrome, la machine à écrire-insecte dans The naked Lunch, la console de jeu-ombilicale dans Existenz...On prend conscience, alors, que cet aspect-là de son cinéma est furieusement politique. L'homme occidental contemporain, "l'homo-consumeris", dans sa grande aliénation, a fait corps avec les objets de la modernité. C'est la grande tragédie de ces films.

Toutefois, c'est un destin différent qui attend le personnage de Naked Lunch. Peut-être parce qu'il est un écrivain, un artiste, un poète, il réussira à échapper aux pièges qui se referment habituellement sur les personnages de Cronenberg. Au dernier instant, Peter Weller saura échapper à sa folie et à l'objet-corps qui le possède (sa machine à écrire). Il lui faudra pour cela, dans une dernière scène magnifique, admettre sa culpabilité. Jamais l'émotion n'avait autant jailli dans un film du canadien depuis Dead Ringers