Dossiers / Propriété privée de Leslie Stevens[Coup de coeur]
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Film oublié puis réapparu au détour d'une restauration, on a bien fait de se ré-intéresser à ce "thriller" aussi étrange que novateur, tourné en 1960, sans argent et dans un décor unique (à savoir le domicile du réalisateur).

Ce qui frappe en premier, c'est son identité particulière en tant que film noir, proposant une fusion étonnante entre un classicisme de série B des années 40 et 50 et quelque chose de beaucoup plus moderne, se situant dans une franche avant-garde. Dit autrement, on pense autant à Ulmer et son "Détour" qu'à "Cul de sac" de Polanski.
La logique implacable du scénario type Monogram Pictures (studio américain légendaire de films à petits budgets) est tout à coup contrariée, cristallisée, dans ces longues séquences de voyeurisme par exemple, où deux délinquants squattent une maison vide et matent la voisine.
On sera surpris également par la direction d'acteur, à la fois outrée et décalée, qui subjugue notamment lors d'un dialogue crucial entre un des jeunes délinquants et la desesperate housewife, joué sur un ton monocorde, comme sous hypnose.

Impossible de ne pas évoquer la photographie, un noir et blanc contrasté et crasseux. Si elle est si belle, cette photographie, c'est qu'elle est l’œuvre de Ted McCord, qui fut un des grands opérateurs d'Hollywood et qui sombra dans l'alcool au milieu des années 50. Il fit son grand retour avec "Propriété Privée", et fut si exalté et heureux de retravailler, qu'il donna le meilleur de lui-même. 

Impossible également de ne pas évoquer les comédiens, dont le talent et l'audace surprendront la plupart des spectateurs d'aujourd'hui. Assumant parfaitement leur sensualité débridée, l'homo-érotisme de l'ensemble est absolument en avance sur son temps. On reconnaitra Warren Oates, qui brillera plus tard chez Sam Peckinpah et on déplorera la mort prématurée de la jeune comédienne Kate Manx, femme du réalisateur, qui se suicida quelques année plus tard, pourtant si prometteuse dans ce film.

Pour résumer, "Propriété Privée" constitue un premier battement d'une révolution qui adviendra dans le cinéma américain au début des années 70. C'est avec ce film que la modernité d'un Nouvel Hollywood est venu frapper à la porte 10 ans avant qu'elle n’éclose vraiment . Un peu trop tôt donc ; le succès ne fut pas au rendez-vous. Mais à le revoir aujourd’hui, d'une part on passe un excellent moment de cinéma, mais d'autre part on se dit que chaque bouleversement dans l'histoire d'un art est précédé d’œuvres, rares, qui sont autant de signes annonciateurs. La nouvelle vague française, par exemple, fut annoncée par des films comme "Moi un noir" de Jean Rouche, "La pointe courte" d'Agnès Varda mais aussi par "Traité de bave et d'éternité" d'Isidore Isou, dix ans avant.
Propriété privée" fait partie de cette famille de films fragiles et souvent oubliés qui annoncent l'histoire.