Dossiers / L’ALBERTONE (5 FILMS D'ANTHOLOGIE AVEC ALBERTO SORDI)[Coup de coeur]
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Moins connu dans nos contrées que Gassman ou Mastroianni, Sordi fut pourtant l'un des piliers de l'âge d'or de la comédie italienne. D'ailleurs, si vous ne le connaissez pas encore, ou peu, ce coffret édité par Tamasa vous permettra de combler les lacunes. Et c'est peu dire que l'éditeur nous gâte avec cet objet tant la remarquable qualité des cinq films, leur puissance, leur pertinence et leur subversion pourra en souffler plus d'un.

Sordi, c'est l'italien moyen. Avec ses qualités et ses défauts. Avec la qualité de ses défauts, pourrait-on dire (et vice et versa). Gouailleur un peu lâche, parfois arnaqueur, parfois rigide, souvent vaniteux, Sordi jouera, au cours de ces cinq films, celui qui, un peu agaçant certes, finira brisé, écrasé complètement sous le poids du système. En d'autres termes, Sordi interprétera le latin du bas qui aura à subir un châtiment disproportionné. C'est la croix de l'appareil judiciaire italien vieillissant et maltraitant qu'il devra porter dans l'éprouvant et sensationnel "Détenu en attente de jugement." de Nanni Loy. Il sera le parvenu insupportablement drôle, otage de la mafia sicilienne dans l’implacable "Mafioso" de Lattuada. Il jouera du sifflet dans les habits du simple flic, pris dans les tourmentes de la corruption de haut niveau dans le caustique "L'agent" de Luigi Zampa. Il endossera les habits d'un ancien résistant devenu journaliste dans un canard communiste, victime de son intransigeance morale tandis que la grande Histoire lui tombe sur la tête dans le formidable "Une vie difficile" de Dino Risi. Enfin il incarnera le fragile et bouleversant prolo, jouet d'une milliardaire sadique et malade du jeu dans le chef d’œuvre de Comencini, "L'argent de la vieille".

Revoir les films de Sordi, c'est d'une part revenir sur l’extraordinaire cinéma italien alors à son apogée dans les années 60-70. C'est aussi revenir sur l'histoire italienne. Dans les films de Sordi, cette histoire est toujours représentée comme un pachyderme brisant tout sur son passage, ne faisant que peu de cas des petits et des modestes. Plus polémique, l'impression qui se dégage, à la vision des cinq films, est celle d'une Italie qui n'a pas marqué tant que ça la rupture avec son passé fasciste.   
Dépassés, les personnages joués par l'acteur romain le sont systématiquement. Sordi aime traverser le pont qui relie le comique au tragique en utilisant ce personnage dont la joie n'aura de cesse d'être étouffée, de films en films, dans les tourments d'une Europe d'après-guerre. On songe parfois à Keaton, personnage dont le pauvre corps doit subir le monde.  C'est en comparant la première scène et la dernière scène de "Détenu en attente d'un jugement" que ce rapprochement m'est parvenu. Sordi, au volant d'une voiture dans un poste frontière, sur le point de rentrer en Italie pour y passer ses vacances, rit et plaisante avec ses enfants. Trois semaines ont passé. Sordi est cette fois-ci installé sur le siège passager de cette même voiture, dans ce même poste frontière. Il ne rit plus, n'écoute plus sa famille qui s'adresse à lui. Sa mine est abattue, son regard inquiet. Son séjour fut un cauchemar et en une heure et demi de film, un sourire a été assassiné.