GOD BLESS AMERICA
"Je déteste mes voisins. Le flot incessant des imbécilités qu'ils profèrent est insoutenable".
Ca a commencé comme ça. Perchée-là, au dessus des airs sur une grue vraisemblablement, la caméra de Bobcat Goldthwait survolait la mitoyenneté de deux pavillons de banlieue, au 5773 et 5773 1/2 d'une rue qui ressemblait bien trop aux autres.
C'était un soir, peu après le dîner. A l'heure où les familles se postent religieusement devant leur écran de télévision. Bienvenue chez Joël Murray, alias Frank, et ses infortunés voisins. "That is the world we live in, ladies and gentlemen", le spectacle peut commencer !
Et c'est ainsi que le réalisateur envoie ses deux héros (Frank étant rejoint très rapidement par Roxy, une jeune admiratrice, enthousiaste et révoltée) sur le front, dans une croisade loufoque contre la bêtise humaine, avec pour arme un AK-47 qui "élimine tout ce qui bouge dans une pièce", acheté à un représentant de commerce sulfureux "2000 dollars cashs avec trois chargeurs de 30 cartouches en prime". Tout bonnement.
Le programme est tout aussi clair : nettoyer les Etats-Unis des gens "les plus superficiels, idiots, méchants et bruyants qui ont perdu tout sens moral, toute dignité" parce qu"à quoi bon avoir une civilisation si on ne cherche plus à être civilisé ?" (dixit Frank / Joël).
Bobcat Goldthwait dépeint une société foldingue et aliénée faite de forçats et de forcennés, tout autant prisonniers les uns les autres d'un système qui les abrutis grossièrement à coups de shows télévisés, où le présentateur, tel un grand manitout, s'érige en demi-Dieu.
Alors, c'est le show dans le show, à la façon des poupées gigognes. Le réalisateur s'empare d'un propos tout à fait anti-américain, et use avec force (beaucoup) et malice de cette même extravagance qui caractérise si bien les excès de l'"American superstar" et de ses "Americans Super Héros" pour transformer son film en véritable parodie (d'un univers qu'il connaît bien pour l'avoir longuement pratiqué et observé au cours de sa carrière professionnelle).
Spectateurs d'un film dans lequel le personnage est lui-même confronté à son écran de télévision, nous voilà donc embarqués dans une histoire sans fin, dont le reflet nous renvoie sans cesse à l'image "superficielle et creuse" d'une existence par procuration où il ne s'agit plus de vivre mais d'être vus en train de vivre.
C'est un film à plusieurs registres, à degrés multiples, selon que l'on veut voir une franche comédie ou un drame, l'expression d'une grande hilarité ou d'une farce sinistre.
Ainsi, que penser de Frank dont la maladresse et les migraines à répétition n'ont rien d'un grand tueur, mais rappelle plutôt les anti-héros de ces films à sketchs, sympathiques et drôles, contre-pieds parfaits de ces vedettes en herbe dont regorgent les plateaux télé ?
Et puis dans le fond, Roxy, laquelle se joint au combat de Frank, animée par un raz-le-bol des gens qui disent "tope-là", des femmes qui personnifient leurs seins, des Mormons et des fans de Twilight (et j'en passe), n'attend-elle pas aussi son heure de gloire, ce moment où, enfin, elle pourra plaire (y compris à Frank) et exister à travers cette image de Bonnie qu'elle se construit peu à peu et qu'elle compte bien voir relayer par les chaînes du pays ? "Est-ce qu'ils ont parlé de nous ?" , s'inquiert-elle avec excitation, télécommande en main devant l'écran suspendu d'une chambre de motel triste à mourrir.
Alors, on se dit que rien n'est si clair finalement. Ni la comédie, ni le drame. Ni les bons, ni les méchants. The world we live in, ladies and gentlemen.
Au cinéma le 10 octobre !
God Bless America, plus d'infos ici
un film de Bobcat Goldthwait avec Joël Murray et Tara Lynne Barr
Couleur / 2.35 / 100' / Etats-Unis / 2011
Et que l'intégrisme sous toutes ses formes, qu'il soit incarné par cette masse crétinisée ou par les deux héros dans leur attaque forcenée contre la bêtise ne fait qu'un au bout du compte, et que les routes finissent par se rejoindre, point d'orgue de ce road movie déchaîné.
Parce qu'après avoir liquidé les mauvais fruits, il faut surtout s'attaquer à l'arbre de la non-civilisation. Et voilà donc Frank et Roxy sous les spot-lights pour leur ultime instant de gloire, à l'heure où les familles se postent religieusement devant leur écran de télévision.
"Ca tourne ?" demande Frank. Ladies and gentlemen, show is off ! Circulez il n'y a plus rien à voir. Finie la comédie !